In Analyse, Dans une galerie, Découverte

L’histoire actuelle de l’art a tendance à fonctionner par filons : des filons qui correspondent à un pays ou à une région et qui apparaissent comme une trouvaille soudaine, propre à allécher le monde de l’art. Ainsi, le filon de l’« école de Leipzig » et, à sa suite, des peintres issus de l’ancienne Europe de l’Est, qui sont venus, il y a un certain nombre d’années déjà, susciter l’effervescence du marché autour d’eux. C’est également le cas de l’« école de Cluj », en Roumanie.

Cette école de Cluj n’est pas une découverte si récente (cf. par exemple l’article de Marie Maertens, dans le art press 365, daté de mars 2010), mais l’exposition « Scènes roumaines » à l’Espace culturel Louis Vuitton à la fin de l’année 2013, puis  il y a quelques mois, l’exposition, à la galerie Ropac, de peintures d’Adrian Ghenie (montré aussi dans les collections permanentes du Centre Pompidou) aura intensifié le papillonnement des regards. Il faut dire que la métaphore du filon est d’autant plus valable qu’il s’agit de pays dont, pendant longtemps, en raison de leur situation politique, on a ignoré la vie artistique. Ces pays, que l’imaginaire aura, en outre, longtemps relégués au rang de pays peu attractifs, aimantent tout à coup les spectateurs. On se rend compte que, sous la gangue, il y a un gisement potentiellement très fécond.

Pour revenir à ces « filons », on peut noter qu’on s’est mis à baliser ainsi la création contemporaine au moment où non seulement l’art se mondialisait mais surtout où, les avant-gardes ayant disparu, il fallait bien trouver un moyen d’ordonner la multiplicité des propositions artistiques, tout en maintenant en éveil l’intérêt du public et des collectionneurs.
Il est vrai qu’il y a en effet de véritables perles à dénicher là-dedans.

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Florian Stefan, Face Time, 2015, huile sur toile, 110 x 160 cm. Courtesy galerie Anne-Sarah Benichou.

Ainsi la toute nouvelle galerie Anne-Sarah Benichou propose en exposition inaugurale les peintures d’un artiste roumain de ladite école de Cluj, Florin Stefan, qui n’avait jusqu’ici jamais été exposé en France. À vrai dire, il était temps qu’on puisse jeter un œil sur son travail, étant donné sa qualité. Il faut savoir que cette école de Cluj possède déjà deux générations artistiques : celle d’Adrian Ghenie, dont les œuvres sont encore très marquées par l’histoire du pays, et celle qui s’est détachée de cet héritage-là, notamment avec les œuvres de Florin Stefan.

Prenons ainsi l’œuvre Face Time qui, accrochée tout au fond de la galerie, constitue le point de mire de l’exposition.

A l’évidence, l’artiste connaît par cœur son histoire de l’art : la jeune femme dont la posture, de profil, évoque irrésistiblement les femmes de Vermeer (sans compter le décor qui l’entoure : le reflet dans la vitre et le rideau, même s’il s’agit ici de celui de la douche) ; les trois couleurs primaires, au centre de la composition, comme dans la peinture française du XVIIe siècle, mais ici sous forme de claires taches lumineuses ; la magnifique poignée de porte, en raccourci, au premier plan à droite, qui joue le même rôle que, dans un Caravage, un bras tendu vers le spectateur. La composition est parfaitement maîtrisée. Très sophistiquée, elle est pourtant destinée à nous conduire vers une scène d’une grande simplicité : une jeune femme qui se rince la bouche, dans un décor et une lumière quelque peu austères.

L’une des affaires de la peinture, c’est de conditionner le regard pour le contraindre à voir quelque chose auquel, sinon, il ne prêterait peut-être pas attention. La porte à droite, avec la direction indiquée par la poignée, la cloison à gauche, la vitre à l’arrière, avec son reflet, enserrent la femme, au centre, et son geste mis en valeur par les touches colorées. Or tout, ici, conduit l’œil à ce geste de porter de l’eau à la bouche avec sa main. Ce geste si banal se dote ici d’une étrange sensualité, entre l’ambiguïté de la main qui paraît étouffer la bouche, et la transparence du liquide qui fuit entre les doigts. Cette sensualité subtile mais intense, avec quelque chose d’un peu animal, ressort d’autant plus que la composition, tout autour, est puissamment agencée.

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Florian Stefan, Gotcha, 2015, huile sur toile, 150 x 110 cm. Courtesy galerie Anne-Sarah Benichou.

L’œuvre n’est pas la seule, parmi celles qui sont exposées, à faire porter le regard vers une sensualité qui se dérobe. Ainsi, dans une autre peinture, aperçoit-on une jeune femme en train de se laver derrière un rideau de douche. Se frottant le visage, elle adopte involontairement une posture de naïade. La transparence du rideau, avec ses jeux de reflet, contraste avec la dureté du lavabo blanc, au premier plan, qui obstrue l’espace et nous gêne, empêchant toute entrée dans la pièce.
Citons aussi cette composition où une autre jeune femme, allongée à plat ventre sur un matelas, est en train de photographier le peintre (ou le spectateur) : la lumière du flash renvoie le voyeur à son propre regard, lui interdisant de voir plus loin.

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Florian Stefan, Shower, 2015, huile sur toile, 120 x 80 cm. Courtesy galerie Anne-Sarah Benichou.
Anne Malherbe
Historienne de l'art, critique d'art, commissaire d'expositions.
Showing 2 comments
  • Hadda
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    ça laisse songeur
    j’aime cet univers gris bleuté étrange
    et la façon dont tu le décris

    tous les filons ne recèle pas de trésor, et il faut creuser parfois longtemps pour trouver des pépites ( aparté )

  • meyer
    Répondre

    Cette peinture évoque également l’univers de Rustin

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