In Analyse, Humeur

Tout est scandaleux dans cette histoire. Et je ne parle pas ici de l’esthétique de l’œuvre.

Pour résumer l’affaire, Jeff Koons offre à la France un « bouquet » multicolore, de plusieurs mètres de hauteur, en bronze. C’est un don en hommage des victimes des attentats, un témoignage de solidarité, un mémorial, un acte d’amour (sic). La sculpture devrait être installée devant le Palais de Tokyo (le monument), qui abrite d’un côté le Musée d’art moderne de la Ville de Paris et de l’autre le Palais de Tokyo (l’institution). Qui a décidé cela ? Apparemment, l’initiative vient de l’ambassadeur des États-Unis en France, avec l’accord de la Mairie de Paris. Les collectionneurs et marchands (François Pinault, les Noirmont) se réjouissent. Les directeurs des deux institutions n’ont pas eu leur avis à donner (il paraît qu’ils sont contents).

Quant au lieu (qui, paraît-il, doit encore être validé, mais rien n’est moins sûr), il a été choisi en concertation (re-sic) entre l’artiste et l’ambassadeur. Un choix éclairé — l’avenue est celle du président Wilson, quel sens de l’histoire ! (Évidemment, ça n’allait pas être au fin fond de Paris, non loin de l’Hyper Casher, par exemple.) Le Palais de Tokyo est classé « monument historique ». A ce titre, l’Architecte des Bâtiments de France devrait avoir son mot à dire. Ce n’est pas le cas (pour l’instant ?) Je me demande bien à quoi servent les ABF (si François Fillon cherche des postes de fonctionnaire à supprimer, en voici un tout trouvé).

Qui finance ? Des mécènes. Nous sommes sauvés. Le contribuable français n’aura à se soucier de rien (payer l’installation de l’œuvre, peut-être ? et son entretien ?)

Quelques charmantes citations viennent enrubanner le cadeau :

L’artiste : « Au lieu d’un acte de violence, je veux au contraire proposer un acte d’amour. Je crois que l’art doit maintenir cette foi, cette croyance en l’humanité. »

L’ambassadeur plaidant la cause de l’œuvre auprès du maire de Paris : « Je lui ai expliqué l’idée, mais aussi à quel point les Américains de partout, du fermier du Kansas au citadin de San Francisco, et les jeunes notamment, avaient été choqués, mais aussi solidaires, des attaques du 13 novembre. »

Quelle merveille de bons sentiments ! Nous vivons dans un monde en sucre pailleté, tout de rose bonbon (ce qui tombe bien pour des œuvres dont l’esthétique tient du Barbapapa), c’est un enchantement. (Toutefois, j’irais bien au Kansas demander leur avis aux fermiers).

Et Koons de remercier les Français d’avoir accepté son don !

Mais avons-nous eu le choix ???? Qui a choisi ? Tout s’est joué entre une poignée de personnes, leurs petites satisfactions et bien sûr leur intérêt. Jeff Koons empochera l’argent et bénéficiera d’un musée à ciel ouvert (bordé par l’avenue Montaigne, de grandes institutions muséales et, dans la perspective, la nouvelle cathédrale russe). Sa cote en sera d’autant mieux assurée, pour le plus grand bien des collectionneurs et des galeristes. Les mécènes y gagneront, au moins, quelques avantages fiscaux. Pour ce qui est de l’ambassadeur, j’avoue ne pas très bien comprendre ce qui a suscité chez elle une telle initiative (à moins qu’elle n’ait elle-même un Koons dans son salon), sinon l’envie de laisser une marque toute de féminité sur Paris. Et, pire, comment se fait-il qu’Anne Hidalgo ait accepté sans broncher (qu’elle ait fait la carpette, pour le dire plus clairement) ?

Le problème de cette affaire, comme souvent avec l’art contemporain, c’est que le combat contre l’œuvre est en train d’être mené par des personnes qui le font porter sur la question esthétique — ce qui le transforme en un combat d’arrière-garde contre la création contemporaine en général. (C’est peut-être d’ailleurs parce qu’elle craignait de passer pour ringarde qu’Anne Hidalgo a accueilli avec joie le cadeau.) Alors que le problème est bien ailleurs : dans le fait de se laisser imposer, sans concertation, sans débat, sans la moindre opposition, une œuvre en plein Paris, par le simple fait du Prince.

Et, de fait, quelle élégance, quelle humilité, quel sens de la finesse dans le don de Koons ! C’est vrai : il aurait pu aussi offrir l’un de ses cœurs et demander qu’on l’installe au sommet de la Tour Eiffel ! La condescendance d’un tel geste et de celui de l’ambassadeur est proprement ahurissante. A-t-on besoin de Koons et de son bouquet pour faire le deuil, se sentir mieux, respirer plus librement et communier autour de quelque chose ? On a certainement besoin d’art pour cela, mais certainement pas de quoi que ce soit d’imposé, pour lequel personne n’a eu son mot à dire, et que le public verra un jour débarquer sous ses yeux, sans qu’il ait rien demandé. Que le marché de l’art, allié à quelques décideurs, fasse tout pour consommer le divorce entre le public et la création contemporaine, voilà, ce qui se vérifie une fois de plus.

Terminons par une note pleine d’espoir, avec cette citation d’Anne Hidalgo : « (…) que cet immense artiste décide d’offrir à la Ville de Paris l’idée originale d’une œuvre monumentale, symbolisant la générosité et le partage, témoigne de l’attachement irrévocable entre notre capitale et les Etats-Unis ».

Eh bien, je l’espère, chaque fois que nous passerons devant le bouquet de tulipes, nous nous réjouirons de l’attachement de Paris aux Etats-Unis, nous nous y reconnaîtrons, bien entendu, surtout en cette période de post-élections américaines. Et, d’ailleurs, ne l’oubliez pas, cet attachement est « irrévocable ». C’est le maire qui l’a dit. Nous n’avons donc plus aucune question à nous poser à ce sujet. Ouf !

Anne Malherbe

Anne Malherbe
Historienne de l'art, critique d'art, commissaire d'expositions.
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