In Analyse, Dans une expo, Engagement

Je l’admets, le titre est quelque peu violent pour une artiste qui fait à peu près l’unanimité et dont j’ai d’ailleurs souvent admiré les œuvres. Mais, à voir l’exposition actuelle au Centre Pompidou, je suis revenue sur certaines de mes positions.

Je me laisse volontiers séduire par des œuvres comme Natura Morta — les grenades colorées en verre de Murano —, par l’imposante mappemonde rouge électrique et grésillante (Hot Spot, 2013), par la toile d’araignée parsemée de gouttes (Web, 2006), ou par le vaste planisphère en billes transparentes (Map, Clear, 2015) . Ces œuvres sont efficaces parce qu’elles associent à chaque fois une sensation de fragilité à quelque chose qui la contredit : préciosité du verre soufflé et brutalité des grenades, gracilité des formes électriques et tension, délicatesse de la toile et monumentalisme, innocence des billes et instabilité du monde. Elles allient réussite esthétique et brutalité menaçante. Ces œuvres impressionnent indéniablement. Cependant, à en voir côte à côte un certain nombre d’entre elles, assorties d’autres, j’ai compris les limites de la chose.

Ce principe d’association d’idées contraires est celui qui régit la majeure partie de son travail. Prenons Greater Divide (2002), modèle de râpe alimentaire daté de l’époque victorienne, à trois volets, agrandie aux dimensions d’un paravent. A la râpe se joignent l’idée de vie domestique et celle de la rugosité, voire de la douleur. Agrandie à taille humaine, elle illustre la violence de la condition domestique. Il s’agit d’une construction mentale qui accole une idée et une image, et qui est donc une façon très publicitaire d’élaborer une œuvre. On pourrait citer aussi, du même genre, L’Impénétrable (2009) (un « Pénétrable » de Soto en fil de fer barbelé), Daybed (2008) (un sommier en râpe à fromage), Home (1999) (une table de cuisine bardée de fils électriques), ou encore Silence (1994) (un berceau tout de verre).

Avec ce genre d’œuvres, Mona Hatoum fait partie des artistes qui ne se mettent pas en danger. (Fait paradoxal, puisqu’elle y parle de douleur, sinon de violence). Quand je dis qu’elle ne se met pas en danger, je veux dire qu’elle ne s’expose pas. Bien entendu, les thèses qu’elle défend avec ses œuvres (car c’est bien un art à thèse) pourraient être contestées, voire combattues. Mais il s’agit là exclusivement de l’illustration habile et efficace d’une idée qu’une affiche ou un manifeste pourrait remplacer. A travers ce genre d’œuvres, c’est la pensée d’un artiste qu’on perçoit, sa manière de la mettre en image, mais non réellement sa sensibilité.

Il n’y a que la sensibilité d’un artiste et la façon dont elle se traduit dans son œuvre, qui m’intéressent. C’est-à-dire quand l’artiste fait œuvre de ses propres fragilités. C’est à ce moment là qu’un artiste s’expose réellement et prend des risques. On peut en trouver des exemples chez Mona Hatoum : ainsi avec les pelotes qu’elle a faites de ses propres cheveux, semées ici ou là, tels des cailloux de Petit poucet ; ou bien avec Measures of distance (1988): vidéo de sa mère en train de se doucher, sur laquelle défilent le texte de lettres écrites par la mère de l’artiste à sa fille et des extraits de dialogues entre les deux femmes. (Je ne parle pas ici de ses premières performances qui relèvent à mon avis d’une autre problématique.) Un artiste se met en danger lorsque ses œuvres délivrent une ambiguïté irréductible, due au fait que l’artiste ne se contente pas d’exposer des idées ni d’être formellement efficace, mais explore aussi, en créant, ses relations tout en nuances, incertitudes et ambiguïtés avec le monde. Il est vrai qu’il s’expose ainsi à l’incompréhension.

Cependant, comme beaucoup, Mona Hatoum a fini par s’adonner à un art prétendument conceptuel qui, en réalité, s’adapte particulièrement bien aux vastes espaces blancs des musées, à Basel Unlimited ou à de grandes fondations privées. C’est un art que pratique une grande majorité d’artistes à succès car spectaculaire, visuellement réussi et aisément lisible, mais qui ne saurait toucher en profondeur. Propre et sans odeur.

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Mona Hatoum, Hot Spot, 2013, acier inoxydable, tube au néon — 234 × 223 × 223 cm — Exemplaire d’exposition © Courtesy of the artist — © Photo Courtesy of the artist & Galerie Max Hetzler, Berlin / Paris — Photo © Jörg von Bruchhausen
Anne Malherbe
Historienne de l'art, critique d'art, commissaire d'expositions.
Showing 9 comments
  • Hadda
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    J’ai vu son expo à la mi juillet autant certains œuvres laisse froid ou mal à l’aise comme cette vidéo de l’intérieur d’un corps.

    Autant d’autres renvoient à un imaginaire et pour moi ce n’est pas dans les œuvres les plus grandes.

    Il y a une sale avec des poulaillers ou le berceau en verre qui marque pour moi une certaine sensibilité.

    Et j’ai apprécié l’œuvre circulaire où le sable ratissait et sans cesse lisser.

    Mais il est claire que la place de la démarche intellectuelle artistique est omniprésente.

    Ça se laisse voir, il m’en restera des images et en cela c’est déjà pas mal.

    Je pense qu’elle a vocation à nourrir l’imaginaire de celui qui regarde pas de se donner en nourriture, si on excepte le montage vidéo de ces débuts.

    • ola abdallah
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      Bonjour,
      je suis d’accord avec vous sur le fond, c’est a dire ce que nous donne a voir et sentir l’oeuvre…mais je me permet de relever juste un point, le simple fait que Mona soit exposee ds ce lieu prestigieux de l’art est un exploit pour une artiste qui a ses origines et ses positions politiques … alors oui elle a sans doute du faire quelques concessions pour rentrer dans le moule mais au moins elle est la…(apres on peut toujours penser que cette presence n’est pas importante et que ce qui compte c’est l’oeuvre en tant que telle aussi ? qu’en pensez vous ?)

  • Pierre Gangloff
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    Effectivement sans surprises,l expo déroule son lot ordinaire de vidéos, de performances et d installations qui à trop vouloir rendre compte des conflits et des traumatismes engendrés par la guerre et les clivages géo politiques, finit par créer cet ennui cette désagréable impression de déjà vu. Il reste la belle fragilité de cette immense mapemonde en billes de cristal, mais on se demande si tout ça n est pas dû à l environnement sublime de cette salle qui donne sur les toits de Paris.On aurait aimé une réponse plus intime à toutes ces questions, et non pas ces formules attendues. Les barbelés jouent le cinétisme la réalité sera toujours plus cruelle.

    • Desfonds
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      « Propre & sans odeur »? (lunettesrouges ) … bye Pierre !

  • Jaja
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    Article limpide. Avec vous j’apprends beaucoup. J’aurais cependant une question ? Les musées, Fondations, etc… imposent-ils une ligne directrice qui réduisent les artistes à exposer des oeuvres « spectaculaires » mais non dérangeantes visuellement et intellectuellement ? Mona Hatoum a-t-elle dû plier à ces exigences ?

  • Pierre
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    Je découvre votre blog ! Je suis donc heureux d’y lire, mieux que je ne me l’étais formulé, la déception devant l’expo de MH. J’ai eu cette impression de travail volontariste, presque laborieux, pour faire oeuvre alors que la réalité est en effet un spectaculaire déjà épuisé…

  • Stéphane Peltier
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    Je n’ai pas vu l’exposition de Mona Hatoum, mais ce que vous en dites me semble intéressant à double titre : tout d’abord en ce que votre propos est réellement critique et pour des raisons que vous motivez très clairement, ce qui est assez rare dans les comptes-rendus d’expositions (sur internet notamment) ; ensuite parce que Mona Hatoum fait partie de ces artistes majeurs de la scène internationale dont l’importante carrière tend d’une part à inhiber le discours critique et d’autre part à créditer de façon artificielle des œuvres parfois moyennes ou presque opportunistes au bénéfice de la qualité de ses productions les plus convaincantes. L’intérêt de ces grandes rétrospectives est de ce point de vue en ce qu’elles permettent de réévaluer l’importance de certains artistes réputés majeurs et sur lesquels on oublie parfois d’exercer un véritable regard critique à la lumière de l’expérience faite au contact des œuvres. L’exercice est parfois cruel…

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  • […] de voir une grande artiste se plier ainsi au marché, tomber dans la facilité, devenir, comme dit Anne Malherbe, « propre et sans odeur ». Ça va jusqu’à sa biographie, où elle […]

  • […] to see such a great artist bend to the market, fall into easy recipes, become, in the words of Anne Malherbe, “clean and odorless.” Even her biography no longer identifies her as Palestinian, but […]

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